En 1921, le laboratoire Midy commercialisait un produit phare pour l’entreprise : la Pipérazine Midy. Ce produit était « le seul dissolvant de l’acide urique inscrit au Codex français ». La Pipérazine était « inoffensive pour le coeur et les reins, bien tolérée par l’estomac ». Pour promouvoir ce médicament, le Laboratoire Midy eut l’idée de faire un ouvrage de 137 pages sur les goutteux célèbres, écrit par le docteur Bienvenu. C’était en réalité la suite d’une série d’ouvrage autour de ce thème, car étaient déjà parus : « La Médication anti-goutteuse à travers les âges, « la lithiase biliaire », « la goutte à travers les âges », etc.
Le premier chapitre s’intéresse à l’origine du mot « goutte ». Selon certains, le terme « Goutte » serait venu tout naturellement à l’esprit de médecins observant une maladie produite par une humeur viciée, distillée « goutte à goutte » sur les jointures, plus particulièrement sur les petites articulations du pied. Le Dictionnaire de médecine en 60 volumes pensait que le mot Goutte avait été utilisé pour la première fois par un certain Rodolphe en 1270. En réalité, ce mot a été utilisé dès le IXe siècle. À la Renaissance, Ambroise Paré intègre finalement le terme « Goutte » en lieu et place de « podagre ». Les Anglais emploient le terme « Gout », les Italiens « Gotta », les Espagnols « Gota » et les Allemands « Gicht ».

Cette maladie était connue dans l’Antiquité et fut même très répandue dans la Rome des Empereurs. Hiéron, tyran de Syracuse de 478 à 467 avant J.C. serait le premier goutteux de marque signalé par les historiens. L’apparition de la goutte fut plus tardive en Grèce et on en trouve de nombreuses descriptions dans les écrits d’Hippocrate et de ses continuateurs. L’ouvrage de Midy s’intéresse ensuite à deux dynasties de Goutteux : les Médicis et les Bourbons.
Dans la famille Médicis, Pierre 1er souffrit beaucoup de goutte et mourut à 53 ans, en 1472. Un historien de Florence dit qu’il était si goutteux qu’il ne lui restait libre que la langue. Laurent 1er, le Magnifique, souffrit de la même affection. Quant aux Bourbons, des accès de goutte sont observés chez Henri IV au début du XVIIe siècle. Louis XIII fut atteint également à partir de 1634, de même que Louis XIV dont le premier accès de goutte eut lieu le 3 mars 1682 au château de Saint Germain en Laye. Dans le Journal de la santé du Roi, il est noté : « Il ne fut pas difficile de baptiser ce mal à un homme dont le père et le grand-père avaient été goutteux ».

Il y eut par ailleurs de grandes famille de goutteux : les Condé, les Colbert, les Turgot et bien d’autres. Le grand Condé était très gêné par la goutte. il eut un premier accès le 20 juillet 1659. Son médecin, Bourdelot, était atteint lui-même de la goutte et essayait sur lui-même des traitements qu’il appliquait ensuite à son client. Quant au duc d’Aumale, dernier descendant des Condé, il fut, lui aussi, goutteux.

Colbert fut également atteint par cette maladie. L’auteur des Mémoires sur les Troyens célèbres, PJ Grosley, faisait observer que que les Colbert étaient tous sujets à la goutte. Dans une lettre écrite à Nevers le 29 octobre 1659, Colbert explique à Mazarin qu’il ne peut pas le rejoindre avant 15 jours à cause de sa maladie qui se manifeste à nouveau les années suivantes. Ses descendants furent également marqués par l’empreinte arthritique. <le cadet de Colbert, évêque de Montpellier, fut affligé à la fois de goutte, de néphrétique et de « coliques d’estomac ».
La famille de Colbert offre l’exemple d’une famille de « marchands aisés, grands travailleurs et certainement buveurs, en Champenois qu’ils étaient, que la goutte a frappé en raison de ces habitudes d’intempérance, mais encore à cause de l’excès de travail auquel la plupart de ses membres, hommes d’Etat ou dignitaires de l’Église, ont été atteints, nous explique le docteur Bienvenu. Et on retrouve une étiologie semblable chez les Turgot. Le ministre de Louis XIV mourut à 53 ans d’une attaque de goutte. Beaucoup d’autres familles furent atteintes par la goutte : les La Rochefoucauld, les Richelieu, les Rohan.


L’ouvrage de Bienvenu s’intéresse aussi de de nombreux autres personnages et consacre un paragraphe à « la goutte et la savants ». « Il y a longtemps qu’in en a fait la remarque, rien n’est plus contraire aux goutteux que les études sérieuses et les méditations profondes ». Mais ce fut la goutte, dit-on, qui jeta dans les mathématiques Bonaventure Cavaliéri, jésuite de Milan et professeur à Bologne. C’est en effet un disciple de Galilée, Benoit Castelli, qui conseilla à Cavaliéri d’étudier la géométrie pour oublier ses douleurs. Deux autres savants très actifs, Denis Papin et Leibnitz, ont été affligés de goutte.
Syndenham était lui-même goutteux et son traité de la podagre (autre nom de la goutte) est une véritable autobiographie. Il avait écrit une petit traité sur la goutte et l’hydropisie, mais qu’il ne put rédiger lui même dans l’impossibilité où il se trouvait de tenir la plume. Il demanda à un ses amis de la faire pour lui. Syndenham écrivait attaque le plus souvent des hommes avancés en âge qui, après s’être adonnés, sans assez de mesure, à la bonne chère, au vin et aux autres boissons spiritueuses, ont fini, en raison de cette paresse qui vient toujours avec le poids des ans, par délaisser entièrement les exercices du corps auxquels ils étaient accoutumés dans leur jeunesse. »

Mais la goutte n’attend pas toujours la vieillesse pour faire son apparition ; Sydenham ajoute : « elle s’empare aussi des gens à la fleur de l’âge, de ceux du moins à qui leurs parents ont transmis les tristes semences de la maladie ou qui, s’il en est autrement, ont usé trop tôt et abusé de l’amour, ont dit absolument adieu aux exercices auxquels ils se livraient auparavant et même avec trop d’énergie. » Il observe aussi que « des grands rois, des princes, d’illustres généraux ou amiraux, des philosophes et d’autres comme eux » ont vécu et sont morts de cette maladie qui « tue plus de riches que de pauvres, de sages que de fous ».

Les médecins, guérisseurs et charlatans ont tenté de multiples traitements de la goutte. L’histoire rapporte que Linné obtint la guérison à la fois de la migraine et de la goutte de la façon suivante : le matin, après avoir bu un verre d’eau, il faisait un peu d’exercice; pendant un mois, pour tout aliment, il ne prenait que des fraises. la première année qu’il se soumit à ce régime, il eut une amélioration; encouragé par ce résultat, il recommença l’année d’après et, assurent ses biographes, la guérison se maintint.
Le remède qui guérit Philippe II était moins compliqué encore. le souverain espagnol avait de fréquent accès de goutte. Valezio, un médecin qui avait, disait-on, une recette merveilleuse, lui prescrivit.. un bain de pieds tiède, qui lui réussit très bien.
Coeurot, qui fut attaché au service médical de François Ier avait, dit-on, une formule pour la goutte. Il suffisait pour en être délivré, d’un bon repas composé d’une oie grasse, hachée avec des petits chats; le résidu de ce plat indigeste devait être employé, en friction, sur l’orteil endolori.
Une autre approche tout aussi originale apparaît dans un document diplomatique à Rome en 1740. L’ambassadeur de France rendant visite à l’un des cardinaux du Conclave explique qu’on lui a conseillé, comme traitement, de mettre sa jambe et son pied dans le corps d’un cochon nouvellement éventré. Comme ce remède semblait efficace, le cardinal a demandé à pouvoir poursuivre ce traitement durant le conclave, ce qui lui a été refusé.


Voilà quelques uns des passage de cet ouvrage de Midy. Sur le même sujet, le laboratoire Midy publia un autre document, non daté (mais sans doute dans les années 1940), « la goutte au compte-gouttes ou 47 adaptations gastronomiques, conseillées par la Thiodérazine Midy et la Pipérazine Midy ». Cet ouvrage de 47 pages est signé Edouard de Pomiane. Ce dernier explique qu’à la demande de Midy, il avait écrit un premier livre intitulé « Vingt plats qui donnent la goutte ». Après avoir analysé la cuisine d’hier et celle d’aujourd’hui, l’auteur passe en revue « les denrées et préparations de remplacement, 13 adaptations gastronomiques ». Il y recommande l’usage de la caséine, du tourteau d’arachide, de l’extrait de malt, des fausses huiles, des comprimés de peptones ou encore de la saccharine : « vous en trouvez chez tous les pharmaciens. S’ils vous la refusent, dites que vous êttes diabétique. S’ils ne vous croient pas, portez leur votre urine à analyser après y avoir ajouté un peu de miel ».
Suivent 34 recettes qui utilisent ces ingrédients. Exemple : les « potages cubistes » « parce que le bouillon Kub est le premier en date des comprimés de peptones que l’on vendit en France, il y a quelque quarante ans ». L’auteur ajoute que « le cube de peptones fut une conception révolutionnaire en Gastronomie comme le cubisme fut révolutionnaire en peinture. » Il évoque très souvent les tickets qui étaient nécessaire à cette époque pour obtenir certains produits : « La viande de cheval se vend sans tickets » ou encore « un déjeuner qui s’annonce ainsi, sans la dépense d’un seul ticket, s’annonce bien et permet de supporter les restrictions qui doivent suivre… ».

Comme on peut le voir Midy avait misé très largement sur sa Pipérazine, qui était inscrit au Codex français depuis 1908, pour le traitement de la goutte !